Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 14:18

Annales. Histoire, Sciences sociales (Ehess) - 2002/6


Alice Kaplan Intelligence avec l'ennemi. Le procès Brasillach, Paris, Gallimard, 2001,305 p.

Spécialiste des intellectuels d'extrême droite (1), Alice Kaplan a choisi d'étudier, dans ce nouvel ouvrage, le procès de Robert Brasillach. Représentatif, dans la mesure où Brasillach fut jugé pour « intelligence avec l'ennemi », selon l'article 75 du Code pénal, ce procès est aussi unique, selon l'auteur, en raison de la réputation de l'accusé comme écrivain et ancien élève de l'ENS. L'étude s'appuie sur un certain nombre de sources inédites : les papiers Jacques Isorni ( archives de l'ordre des avocats), les papiers personnels du commissaire du gouvernement Marcel Reboul, les interrogatoires de Brasillach par la police (archives de police), son dossier de demande de grâce (le dossier d'instruction du procès étant presque vide pour des raisons non élucidées), ainsi que sur des entretiens avec des témoins. Cependant, l'apport du livre tient moins dans le renouvelle~ment des connaissances sur un sujet déjà bien balisé que dans sa manière d'aborder le procès par le prisme de la biographie de ses protagonistes. Parti pris original, et qui contribue à l'agrément de la lecture, mais qui est, disons le d'emblée, contestable d'un point de vue méthodologique. On y reviendra au terme de cette présentation.

La trajectoire de R. Brasillach est à présent bien connue. Boursier en tant que pupille de la nation - son père, officier, a été tué en 1914 -, reçu à l'ENS en 1928, il a échoué à l'agrégation. À cette époque, il était déjà engagé dans une carrière intellectuelle plus brillante que le professorat : celle de journaliste, de critique et d'écrivain. Chroniqueur littéraire à l'Action française, il fit partie de l'équipe de Je suis partout, qui rompit avec Charles Maurras en 1934 et évolua vers le fascisme. Il en devint le rédacteur en chef en 1937. L'itinéraire de Brasillach illustre bien le paradoxe du fascisme français qui se voulait nationaliste tout en admirant les régimes étrangers. Admirateur de Hitler, en qui il voit un poète, un chef d'orchestre wagnerien, il élabore une conception du fascisme qui s'ap~puie plus sur la critique littéraire que sur la politique ou l'économie. Son antisémitisme est manifeste dès les années 1930.

Fait prisonnier pendant la drôle de guerre, Brasillach est libéré sur la demande officielle de l'ambassade allemande à Paris, qui avait établi en octobre 1940 une liste d'idéologues français susceptibles d'aider la cause nazie. Ayant repris la rédaction en chef de Je suis partout, dont l'équipe a opté pour l'ultra collaborationnisme, il y représente la tendance nationaliste, restant fidèle au maréchal Pétain comme à Maurras, tout en participant aux inces~santes attaques du journal contre les Juifs, les francs-maçons, les communistes, les gaullistes. Comme sa libération de captivité ( dont les vraies conditions n'étaient pas connues à cette époque), les raisons de son départ du journal lors de la chute de Mussolini en septembre 1943 ont fait l'objet d'un débat lors du procès : l'avait-il quitté par « patriotisme » ou par peur, au moment où il devenait clair que les Allemands allaient perdre la guerre ? En réalité, son départ de Je suis partout s'explique aussi par des rivalités internes à l'équipe. Brasillach devait continuer à écrire dans d'autres journaux collaborationnistes et manifester, dans ses derniers articles, son affection pour l'Allemagne. N'ayant pas fui à l'instar de nombre de collaborationnistes, il se cache après la libération de Paris, puis décide de se constituer prisonnier quand il apprend que sa mère a été arrêtée. En prison, il écrit des poèmes et prépare son procès « comme un oral de concours », selon ses termes.

La partie la plus intéressante et la plus novatrice du livre de A. Kaplan réside dans la reconstitution des trajectoires des acteurs du procès. Il est frappant que les trois principaux protagonistes, l'accusé, son défenseur et le procureur, appartiennent à la nouvelle génération : ils ont entre trente-quatre et quarante ans. Choisi par Maurice Rolland, le bras droit de de Gaulle, pour siéger dans les procès de l'épuration, le commissaire du gouvernement Marcel Reboul représente la continuité de la magistrature avant et après la Libération : il a siégé au Tribunal spécial de la Seine, l'une des juridictions d'exception mises en place par le régime de Vichy, qui s'occupait d'actes de résistants; ses verdicts étaient considérés comme trop indulgents par les Allemands. Il habitait l'immeuble où était située la librairie Rive Gauche et y voyait souvent Brasillach. Ayant déménagé en 1942, il devient le voisin de palier de Jacques Isorni, le futur défenseur de Brasillach et de Pétain, avec lequel il se lie d'amitié. Isorni est le fils d'un artiste peintre italien immigré en France et devenu le plus grand fournisseur de gravures de m ode de Paris pour grands magasins, et d'une mère issue de la bourgeoisie catholique, dont le mariage avec un étranger fit scandale. À l'École alsacienne, il adhère au Cercle des étudiants et des lycéens pour l'Action française. Premier secrétaire de la conférence, il fut démis de ses fonctions d'avocat sous Vichy en tant que fils d'étranger. Rétabli par mesure dérogatoire, il défendit les prévenus (communistes notamment) à la Section spéciale de Paris.

Pour se démarquer des tribunaux d'exception de Vichy, dont les jurés avaient été le plus souvent supprimés, et redonner vie au processus démocratique, les juristes des nouvelles cours de justice voulaient des jurés représenta~tifs du peuple français, incarnant la justice populaire. Les quatre jurés étaient tirés au sort sur une liste de vingt noms de citoyens « n'ayant pas cessé de faire preuve de sentiments nationaux ». Pour la première fois, des femmes pouvaient figurer sur ces listes, établies par des magistrats avec le concours des comités de Libération. Le pouvoir conféré à ces comités pour désigner les jurés pendant la première année de l'épuration en fut l'un des aspects les plus controversés. Il a favorisé l'idée selon laquelle l'épuration était menée « sur les ordres de Moscou ». En fait, seul un des jurés du procès Brasillach était membre du PCF. En revanche, ils étaient tous originaires de la banlieue parisienne. A. Kaplan insiste sur le contraste flagrant entre ces modestes banlieusards et l'ancien élève de l'ENS, membre de l'élite littéraire parisienne, qu'ils devaient juger. Sans doute ont-ils été peu touchés par les arguments de la défense sur le talent littéraire de l'accusé.

Le contraste est flagrant aussi avec le public mondain qui se presse au palais de justice. Ces procès, rappelle l'auteur, étaient l'un des grands spectacles de la Libération. Les réactions du public pendant les audiences étaient en retour suivies par les dirigeants comme des manifestations de « l'opinion publique ». Publié par J. Isorni, le procès est connu. L'auteur souligne le fait que Brasillach est le premier accusé à revendiquer l'entière responsabilité de ses actes. C'est, selon elle, par souci de ne pas en laisser le soin à la défense, que Reboul évoque ses mérites, distinguant le critique brillant et sensible du violent polémiste. Pour éviter que l'accusation ne tourne au délit d'opinion, il fallait prouver que l'accusé avait trahi. Une des analyses les plus intéressantes concerne l'accusation quasi explicite d'homosexualité dans le réquisitoire de Reboul. Jouant sur les métaphores sexuelles employées par Brasillach lui-même - notamment la fameuse phrase : « Les Français de quelque réflexion, durant ces années, auront plus ou moins couché avec l'Allemagne, non sans querelles, et le souvenir leur en restera doux » (p. 74) -, Reboul montra - en faisant allusion au procès d'Oscar Wilde - que l'amour de ce dernier pour l'Allemagne équivalait à une trahison « perverse » envers la France. Selon l'auteur, Reboul jouait sur le fait que Brasillach avait pris plaisir à l'humiliation de la France, en s'appuyant sur la crise des valeurs masculines touchant une nation d'hommes qui se sont sentis vaincus et impuissants pendant quatre ans.

L'analyse de la double personnalité ne vaut pas entièrement pour le réquisitoire, car, aux yeux de l'accusateur, le talent de l'accusé aggrave sa responsabilité. En revanche, elle vaut pour le défenseur, qui est prêt à reconnaître que le polémiste s'est trompé pour mieux sauver le poète. Et qui tente de faire tourner le procès au délit d'opinion, voire au procès philosophique, arguments littéraires à l'appui. Ainsi, la métaphore sexuelle serait empruntée à Renan qui a écrit dans La réforme intellectuelle et morale: « L'Allemagne a été ma maîtresse. » En fait, Isorni découvrira plus tard que l'ex~pression « la France a couché avec l'Allemagne » est un emprunt à Jean Giraudoux dans Siegfried et le Limousin. A. Kaplan pense que l'avocat fait fausse route en invoquant la valeur littéraire de son client plutôt que de répondre aux faits qui lui sont reprochés. Mais ce plaidoyer ne tombe pas du ciel. Isorni pense sans doute à l'article de François Mauriac en défense d'Henri Béraud, paru quinze jours plus tôt, et qui a contribué à sauver l'écrivain de la peine de mort à laquelle il était condamné, puisqu'il a obtenu sa grâce début janvier. Mauriac évoquait la nécessité de préserver le patrimoine littéraire de la nation, argument auquel de Gaulle, soucieux de reconstruire la France, était sensible. L'argument pèse, en outre, dans un pays dont une génération d'écrivains a été décimée par la Première Guerre mondiale (qui a par ailleurs laissé des orphelins comme Brasillach), et où aucun gouvernement ne veut avoir de poète sur la conscience. Brandissant le spectre d'André Chénier, Isorni lance : « Les peuples civilisés fusillent-ils leurs poètes ? » Et de demander ensuite : « Quelle peine alors, réservez-vous aux marchands de canons ? (2) » Loin de s'écarter de son sujet, comme l'avance l'auteur, l'avocat forge un des arguments majeurs sur la base duquel toute l'épuration des intellectuels fut mise en cause. Il est regrettable, sous ce rapport, que l'analyse de l'argumentation n'ait pas été mieux historicisée et rattachée aux débats sur l'épuration. De même, les prises de position des écrivains autour du verdict auraient mérité d'être restituées au sein des enjeux de l'heure. Ainsi, la pétition appuyant le recours en grâce en faveur de Brasillach - l'âge moyen des signataires est de soixante-deux ans selon son calcul, dont de nombreux académiciens ou membres de l'Institut - est un révélateur du clivage générationnel qui divise le milieu littéraire au lendemain de la guerre, opposant une nouvelle génération issue de la Résistance à ses aînés au nom de la responsabilité morale de l'écrivain.

La demande de grâce, on le sait, a été rejetée. Selon une légende colportée par Pierre Pellissier, le biographe de Brasillach, une photo~graphie de ce dernier, avec Doriot en uniforme de la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme et d'autres journalistes sur le front Est (voyage au cours duquel ils visitèrent Katyn), aurait été glissée dans le dossier de demande de grâce par un fonctionnaire du gouvernement. Confondant Brasillach avec Doriot, de Gaulle aurait considéré le fait qu'un écrivain ait revêtu l'uniforme allemand comme une preuve incontestable de trahison. Ainsi, selon cette légende d'extrême droite, Brasillach, l'un des rares témoins du massacre de Katyn, fut exécuté. En fait, la photographie avait paru en couverture du magazine Ambiance (sorte de Life socialiste) deux jours avant le procès. L'auteur n'en a pas retrouvé la trace dans le dossier de demande de grâce. Il faudra attendre l'an 2005 pour savoir si elle est rangée dans les papiers personnels du général de Gaulle. Selon une autre légende, colportée par Alain Peyrefitte, qui a examiné le dossier dans les années 1960, de Gaulle aurait écrit en marge : « Il ne l'eût pas voulue [la grâce]. » Or il n'y pas trace non plus de cette annotation. L'avis des magistrats, conservé dans le dossier, permet de mieux comprendre l'enjeu de cette décision. À propos du recours en grâce de Béraud, le commissaire du gouvernement Raymond Lindon avait requis la mort au nom de « l'exemplarité ». Le procureur André Boissarie dresse un parallèle entre Brasillach et Béraud, qui aurait dû faire pencher en faveur de la grâce. Paradoxalement, le parallèle n'a sans doute fait que renforcer la différence, et c'est sans doute au nom de l'exemplarité réclamée pour Béraud que Brasillach n'a pas été gracié. Reboul, dans sa lettre contre la demande de grâce, laisse néanmoins craindre de vives réactions dans les « classes supérieures » dont il a senti la solidarité avec Brasillach pendant le procès. Analysant les réactions à court et à long terme, A. Kaplan conclut à juste titre sur la « dimension expiatoire » du procès.

Le parti pris méthodologique est, on l'a dit, discutable. Si l'étude des trajectoires permet de relativiser l'image d'objectivité que dégagent les procédures juridiques, fondée sur les règles impersonnelles et l'interchangeabilité, on ne peut raisonnablement penser que ce qui advient lors d'un procès repose uniquement sur les acteurs individuels (à m oins de voir dans leur comportement l'expression de dispositions incorporées et partagées par un ensemble d'agents). Dans le cas des procès de l'épuration moins encore que dans d'autres, nés d'une politique volontariste d'épuration engagée par le gouvernement provisoire de la République française, ces procès pour crime de trahison, menés dans un cadre juridique d'exception - les cours de justice -, sont suivis de près par le ministre et le chef de l'État. L'inculpation pour « intelligence avec l'ennemi » selon l'article 75 du code pénal conduisait devant ces cours de justice. Si la culpabilité était avérée, l'accusé encourait la peine de mort, dont seules des circonstances atténuantes pouvaient le sauver. Le contexte de guerre pendant lequel se déroulèrent les premiers procès (jusqu'en mai 1945) en rigidifiait plus encore les règles. À part quelques cas où des circonstances atténuantes furent reconnues, ceux qui échappèrent à la mort le durent au recours en grâce auprès du général de Gaulle et non à la sanction. Quant aux jurés, dont A. Kaplan a le grand mérite d'avoir retrouvé la trace, mais dont la marge de manoeuvre était très réduite pour les raisons qu'on a dites, on ne peut non plus penser que leur choix était entièrement aléatoire si l'on sait que les premières listes furent dressées par les comités de Libération, tenus par des résistants, et souvent par des communistes.

Ces réserves concernant la démarche mises à part, ce livre clair et bien écrit reste un excellent récit historique du procès et de ses enjeux, accessible - c'est un de ses mérites - aux non-spécialistes.

GISÈLE SAPIRO


Notes :

(1) Voir aussi, du même auteur, Reproductionsof Banality : Fascism, Literature and French Intellectual Life, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1986, et Relevé des sources et citations dans "Bagatelles pour un massacre", Tusson, Du Lérot, 1987.

[2] Jacques Isorni, Le procès de Robert Brasillach, Paris, Flammarion, 1946.

Publié par ARB - dans ALICE KAPLAN

Présentation

  • : ARB
  • ARB
  • : Blog de l'association littéraire des ARB ("Amis de Robert Brasillach")
  • Contact

Recherche