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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 22:12

Le Spectacle du Monde, n°603, dimanche 1 septembre 2013, p.56, « Portrait »
« MAURICE RONET, COMÉDIEN ÉPRIS D'ABSOLU »
par Arnaud Guyot-Jeannin

Disparu il y a trente ans, Maurice Ronet fut un acteur (et un réalisateur) rare, séduisant, tourmenté, mystique et tragique. Deux ouvrages saluent la mémoire de ce feu follet qui a pris trop tôt l'ascenseur pour l'échafaud

Maurice Ronet a fait l'expérience intuitive de la mort durant toute sa vie. Ayant intériorisé, dès son plus jeune âge, la philosophie tragique et esthétique de Schopenhauer (au point de vouloir lui consacrer un ouvrage), il traversa l'existence comme une épreuve du feu, brûlante et incendiaire. Une existence que relatent, aujourd'hui, deux livres publiés à l'occasion du trentième anniversaire de la disparition de l'acteur : une biographie classique et exhaustive, Maurice Ronet, le splendide désenchanté, de José-Alain Fralon, et un essai biographique plus intimiste, profond et empreint d'empathie, Maurice Ronet, les vies du feu follet, de Jean-Pierre Montal, qui, à travers un portrait intellectuel et spirituel de Ronet, cerne au plus près son être et sa vision du monde.

Jean-Pierre Montal rapporte ce témoignage du comédien Maxence Mailfort : « Maurice m'a souvent parlé de religion, de sacré. Plus exactement, d'éblouissements mystiques dans l'église de Saint-Sulpice [...] ». Une inclination confirmée par son défunt ami, le poète et mystagogue Jean Parvulesco, qui confia, un jour : « Ce qui l'intéressait chez moi, c'était mes connaissances spéciales, disons ésotériques. Et lui avait une connaissance intime, vécue, de son aventure mystique, (pas) uniquement intellectuelle. » Ronet, précisait Parvulesco, « voulait trouver le joint entre le catholicisme ésotérique et le mithraïsme... parce que c'était finalement une opération de salut, de délivrance totale obtenue par un sacrifice de sang. Le Christ avait établi son royaume et sa doctrine à travers son sacrifice de sang. Le mithraïsme, par le sacrifice de sang, reproduit ce processus ». Ces moments salvateurs de croyance en Dieu furent, cependant, toujours très fragiles. Et le désespoir, sur fond d'alcool, finit par l'emporter.

Appartenant - selon sa propre expression - à une « génération sacrifiée » - celle qui avait dix-huit ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale - , Maurice Ronet rêvait néanmoins de grandeur éthique et d'aventure politique. Mais la réalité de l'époque ne correspondait plus à ses aspirations. A la guerre et à ses rudesses avait succédé une paix douce et émolliente, placée sous l'horizon de la marchandise et de la consommation. D'où un mal de vivre engendré par un monde moderne partant à la dérive, en proie à un effrayant vide spirituel. Au lendemain de la mort de l'acteur, François Chalais rapportait, dans le Figaro Magazine, ces propos tenus par celui-ci en 1969 : « Mon ambition est d'être quelqu'un, pas quelque chose... Pas commode. A mon âge, les hommes sont tous P-DG, ou anciens combattants. Quant à la jeunesse, elle ne sait plus que se réfugier dans la drogue ou dans le dynamisme à reculons. Je ne suis plus dans le coup. Et mes amis sont déjà morts. »

Ce désespoir est contenu en germe dans Ascenseur pour l'échafaud, de Louis Malle (1957), d'après un scénario de Roger Nimier. Le titre du film est bien évidemment une métaphore de l'existence. Une noirceur profonde qui atteindra son paroxysme dans le Feu follet (1963), du même metteur en scène, d'après le roman de Pierre Drieu La Rochelle. Un pur chef-d'oeuvre, qui se termine par le suicide du personnage principal, Alain Leroy. Inspiré tout à la fois de l'écrivain surréaliste Jacques Rigaut et de Drieu lui-même, celui-ci a trouvé en Ronet l'interprète idoine. Fusionnant littéralement avec Leroy, l'acteur signe là, en effet, une prestation magistrale. Ce rôle, sans doute le plus fort et le plus emblématique de sa personnalité et de sa carrière, lui collera définitivement à la peau.

Lui-même en perdition, Maurice Ronet s'est toujours senti solidaire des causes perdues, cultivant le sens de l'honneur et de la fidélité. Ainsi osa-t-il prendre parti en faveur des épurés de 1945 (Alexandre Astruc a confié à l'auteur de ces lignes - le 12 mars 2013 sur Radio Courtoisie - que Maurice Ronet lui faisait écouter les Poèmes de Fresnes de Robert Brasillach, lus par Pierre Fresnay, et que cette lecture « lui arrachait des larmes aux yeux ») et des rescapés de l'OAS. Considérant que la vérité et la liberté se paient toujours très chers (à l'écran comme à la ville), il fit un jour cette observation : « [...] Dans mes compositions, c'est au moment où je commence à dire la vérité qu'on me bousille. On punit toujours le héros que je représente, dans sa clairvoyance, son cynisme, sa lucidité [...] J'ai souvent incarné celui qui jette un défi à la morale, à la vie. Et ce personnage-là n'a pas sa place. Alors, il faut le "flinguer". »

En 1973, Maurice Ronet part avec son ami l'écrivain et éditeur Dominique de Roux tourner un reportage pour la télévision sur la guerre menée par le Portugal au Mozambique. Appel de l'aventure, défense à contre-courant, pour l'honneur, d'un des derniers lambeaux d'empire européen en Afrique... Les deux hommes prennent des risques insensés et échappent de peu à la mort.

La même année, Ronet porte à l'écran Vers l'île des dragons, un documentaire allégorique, à la fois cosmogonique et eschatologique sur les lézards géants du Komodo, en Indonésie : « C'est une chronique sur la terre, l'eau, le feu et sur ces monstres qui n'existent que là, qui sont (de très loin) nos ancêtres, explique-t-il alors [...]. Il s'agit d'animaux qui sont à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de nous-mêmes, et puis ils étaient là bien avant nous et ils seront là bien après nous. C'est un peu le pèlerinage aux sources, ou un voyage en enfer, ou un film sur le début ou sur la fin du monde. »

Trois ans plus tard, le metteur en scène réalise Bartleby (1976), un drame intimiste d'après la nouvelle éponyme d'Hermann Melville, avec Michael Lonsdale et Maxence Mailfort. Il s'agit du récit d'un homme désespéré se conduisant comme un somnambule. Un mort en sursis, prostré dans une armure invisible, hermétique aux autres hommes, médiocres et parfois haineux à son endroit. Un seul l'aide comme il peut. Mais cela ne suffit pas. Un voyage au bout de la nuit que Ronet filme sous l'influence littéraire décisive de Louis- Ferdinand Céline. Bouleversant et sans concession. L'existence tragique et nue...

Maurice Ronet est mort d'un cancer le 14 mars 1983, à l'âge de cinquante-cinq ans, en homme de l'ancienne France et de la vieille Europe. Son projet d'adaptation télévisée de Semmelweis, de Céline, n'a pu voir le jour. Il nous reste, heureusement, ses films, à voir et à revoir, dans lesquels cet acteur authentique ne jouait pas la comédie.

A lire Maurice Ronet, les Vies du feu follet de Jean-Pierre Montal, éditions Pierre- Guillaume de Roux, 176 pages, 23 €; Maurice Ronet, le splendide désenchanté de José-Alain Fralon, éditions des Equateurs, 330 pages, 21 €.

Publié par ARB

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