Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 février 2009 2 03 /02 /février /2009 18:29

Olivier Barrot - Extrait d'un entretien paru dans Histoires littéraires (« Revue trimestrielle consacrée à la littérature française des XIXe et XXe siècles » ; http://www.histoires-litteraires.org/) - n°36 - octobre-décembre 2009 

HL : Vous énoncez très rarement des mots violents sur des écrivains, encore moins sur des livres. Qu'est-ce qui déclenche chez vous certaines ires ? 

OB : À la télévision, je ne le fais jamais, parce que je ne parle que de ce que je trouve digne de l'attention de ceux qui me font confiance. J'aime trop la littérature pour me cantonner dans des jugements moraux ou même politiques. J'ai lu tout Brasillach et, malgré le fait que je trouve qu'il est synonyme d'une certaine défaite de la pensée, ce n'est pas un auteur nul. Ce n'est pas non plus le grand auteur que ses défenseurs politiques prétendent. Mais il a très bien écrit sur Corneille, il connaît bien Virgile et le monde grec. La seule chose sauvable, à mes yeux, chez lui, c'est sa mort. Il est condamné et adopte une attitude tout à fait digne : il n'essaye pas de revenir ou de plaider, comme d'autres, sur l'époque. Il mesure l'aveuglement. Il est doublement traître. C'est un traître à sa patrie. Pour moi, c'est la défaite de l'esprit, c'est l'anti-Gide - on dira que Gide a fait des choses dégueulasses, mais ceux qui écrivaient en appelant au meurtre, ce sont des criminels. On est en période de guerre et, effectivement, les traîtres, on les fusille. Pascal Ory a très bien décrit en 1976, dans une tribune du Monde, au moment où il publiait le livre Les Collaborateurs, qu'il aurait fusillé Brasillach. Si l'on considère que la littérature est la chose la plus importante du monde, il faut assumer. Ou alors, on la voit comme un divertissement. Mais non, ici, son acte engage son être.

Publié par ARB - dans REVUE DES REVUES
2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 14:18

Annales. Histoire, Sciences sociales (Ehess) - 2002/6


Alice Kaplan Intelligence avec l'ennemi. Le procès Brasillach, Paris, Gallimard, 2001,305 p.

Spécialiste des intellectuels d'extrême droite (1), Alice Kaplan a choisi d'étudier, dans ce nouvel ouvrage, le procès de Robert Brasillach. Représentatif, dans la mesure où Brasillach fut jugé pour « intelligence avec l'ennemi », selon l'article 75 du Code pénal, ce procès est aussi unique, selon l'auteur, en raison de la réputation de l'accusé comme écrivain et ancien élève de l'ENS. L'étude s'appuie sur un certain nombre de sources inédites : les papiers Jacques Isorni ( archives de l'ordre des avocats), les papiers personnels du commissaire du gouvernement Marcel Reboul, les interrogatoires de Brasillach par la police (archives de police), son dossier de demande de grâce (le dossier d'instruction du procès étant presque vide pour des raisons non élucidées), ainsi que sur des entretiens avec des témoins. Cependant, l'apport du livre tient moins dans le renouvelle~ment des connaissances sur un sujet déjà bien balisé que dans sa manière d'aborder le procès par le prisme de la biographie de ses protagonistes. Parti pris original, et qui contribue à l'agrément de la lecture, mais qui est, disons le d'emblée, contestable d'un point de vue méthodologique. On y reviendra au terme de cette présentation.

La trajectoire de R. Brasillach est à présent bien connue. Boursier en tant que pupille de la nation - son père, officier, a été tué en 1914 -, reçu à l'ENS en 1928, il a échoué à l'agrégation. À cette époque, il était déjà engagé dans une carrière intellectuelle plus brillante que le professorat : celle de journaliste, de critique et d'écrivain. Chroniqueur littéraire à l'Action française, il fit partie de l'équipe de Je suis partout, qui rompit avec Charles Maurras en 1934 et évolua vers le fascisme. Il en devint le rédacteur en chef en 1937. L'itinéraire de Brasillach illustre bien le paradoxe du fascisme français qui se voulait nationaliste tout en admirant les régimes étrangers. Admirateur de Hitler, en qui il voit un poète, un chef d'orchestre wagnerien, il élabore une conception du fascisme qui s'ap~puie plus sur la critique littéraire que sur la politique ou l'économie. Son antisémitisme est manifeste dès les années 1930.

Fait prisonnier pendant la drôle de guerre, Brasillach est libéré sur la demande officielle de l'ambassade allemande à Paris, qui avait établi en octobre 1940 une liste d'idéologues français susceptibles d'aider la cause nazie. Ayant repris la rédaction en chef de Je suis partout, dont l'équipe a opté pour l'ultra collaborationnisme, il y représente la tendance nationaliste, restant fidèle au maréchal Pétain comme à Maurras, tout en participant aux inces~santes attaques du journal contre les Juifs, les francs-maçons, les communistes, les gaullistes. Comme sa libération de captivité ( dont les vraies conditions n'étaient pas connues à cette époque), les raisons de son départ du journal lors de la chute de Mussolini en septembre 1943 ont fait l'objet d'un débat lors du procès : l'avait-il quitté par « patriotisme » ou par peur, au moment où il devenait clair que les Allemands allaient perdre la guerre ? En réalité, son départ de Je suis partout s'explique aussi par des rivalités internes à l'équipe. Brasillach devait continuer à écrire dans d'autres journaux collaborationnistes et manifester, dans ses derniers articles, son affection pour l'Allemagne. N'ayant pas fui à l'instar de nombre de collaborationnistes, il se cache après la libération de Paris, puis décide de se constituer prisonnier quand il apprend que sa mère a été arrêtée. En prison, il écrit des poèmes et prépare son procès « comme un oral de concours », selon ses termes.

La partie la plus intéressante et la plus novatrice du livre de A. Kaplan réside dans la reconstitution des trajectoires des acteurs du procès. Il est frappant que les trois principaux protagonistes, l'accusé, son défenseur et le procureur, appartiennent à la nouvelle génération : ils ont entre trente-quatre et quarante ans. Choisi par Maurice Rolland, le bras droit de de Gaulle, pour siéger dans les procès de l'épuration, le commissaire du gouvernement Marcel Reboul représente la continuité de la magistrature avant et après la Libération : il a siégé au Tribunal spécial de la Seine, l'une des juridictions d'exception mises en place par le régime de Vichy, qui s'occupait d'actes de résistants; ses verdicts étaient considérés comme trop indulgents par les Allemands. Il habitait l'immeuble où était située la librairie Rive Gauche et y voyait souvent Brasillach. Ayant déménagé en 1942, il devient le voisin de palier de Jacques Isorni, le futur défenseur de Brasillach et de Pétain, avec lequel il se lie d'amitié. Isorni est le fils d'un artiste peintre italien immigré en France et devenu le plus grand fournisseur de gravures de m ode de Paris pour grands magasins, et d'une mère issue de la bourgeoisie catholique, dont le mariage avec un étranger fit scandale. À l'École alsacienne, il adhère au Cercle des étudiants et des lycéens pour l'Action française. Premier secrétaire de la conférence, il fut démis de ses fonctions d'avocat sous Vichy en tant que fils d'étranger. Rétabli par mesure dérogatoire, il défendit les prévenus (communistes notamment) à la Section spéciale de Paris.

Pour se démarquer des tribunaux d'exception de Vichy, dont les jurés avaient été le plus souvent supprimés, et redonner vie au processus démocratique, les juristes des nouvelles cours de justice voulaient des jurés représenta~tifs du peuple français, incarnant la justice populaire. Les quatre jurés étaient tirés au sort sur une liste de vingt noms de citoyens « n'ayant pas cessé de faire preuve de sentiments nationaux ». Pour la première fois, des femmes pouvaient figurer sur ces listes, établies par des magistrats avec le concours des comités de Libération. Le pouvoir conféré à ces comités pour désigner les jurés pendant la première année de l'épuration en fut l'un des aspects les plus controversés. Il a favorisé l'idée selon laquelle l'épuration était menée « sur les ordres de Moscou ». En fait, seul un des jurés du procès Brasillach était membre du PCF. En revanche, ils étaient tous originaires de la banlieue parisienne. A. Kaplan insiste sur le contraste flagrant entre ces modestes banlieusards et l'ancien élève de l'ENS, membre de l'élite littéraire parisienne, qu'ils devaient juger. Sans doute ont-ils été peu touchés par les arguments de la défense sur le talent littéraire de l'accusé.

Le contraste est flagrant aussi avec le public mondain qui se presse au palais de justice. Ces procès, rappelle l'auteur, étaient l'un des grands spectacles de la Libération. Les réactions du public pendant les audiences étaient en retour suivies par les dirigeants comme des manifestations de « l'opinion publique ». Publié par J. Isorni, le procès est connu. L'auteur souligne le fait que Brasillach est le premier accusé à revendiquer l'entière responsabilité de ses actes. C'est, selon elle, par souci de ne pas en laisser le soin à la défense, que Reboul évoque ses mérites, distinguant le critique brillant et sensible du violent polémiste. Pour éviter que l'accusation ne tourne au délit d'opinion, il fallait prouver que l'accusé avait trahi. Une des analyses les plus intéressantes concerne l'accusation quasi explicite d'homosexualité dans le réquisitoire de Reboul. Jouant sur les métaphores sexuelles employées par Brasillach lui-même - notamment la fameuse phrase : « Les Français de quelque réflexion, durant ces années, auront plus ou moins couché avec l'Allemagne, non sans querelles, et le souvenir leur en restera doux » (p. 74) -, Reboul montra - en faisant allusion au procès d'Oscar Wilde - que l'amour de ce dernier pour l'Allemagne équivalait à une trahison « perverse » envers la France. Selon l'auteur, Reboul jouait sur le fait que Brasillach avait pris plaisir à l'humiliation de la France, en s'appuyant sur la crise des valeurs masculines touchant une nation d'hommes qui se sont sentis vaincus et impuissants pendant quatre ans.

L'analyse de la double personnalité ne vaut pas entièrement pour le réquisitoire, car, aux yeux de l'accusateur, le talent de l'accusé aggrave sa responsabilité. En revanche, elle vaut pour le défenseur, qui est prêt à reconnaître que le polémiste s'est trompé pour mieux sauver le poète. Et qui tente de faire tourner le procès au délit d'opinion, voire au procès philosophique, arguments littéraires à l'appui. Ainsi, la métaphore sexuelle serait empruntée à Renan qui a écrit dans La réforme intellectuelle et morale: « L'Allemagne a été ma maîtresse. » En fait, Isorni découvrira plus tard que l'ex~pression « la France a couché avec l'Allemagne » est un emprunt à Jean Giraudoux dans Siegfried et le Limousin. A. Kaplan pense que l'avocat fait fausse route en invoquant la valeur littéraire de son client plutôt que de répondre aux faits qui lui sont reprochés. Mais ce plaidoyer ne tombe pas du ciel. Isorni pense sans doute à l'article de François Mauriac en défense d'Henri Béraud, paru quinze jours plus tôt, et qui a contribué à sauver l'écrivain de la peine de mort à laquelle il était condamné, puisqu'il a obtenu sa grâce début janvier. Mauriac évoquait la nécessité de préserver le patrimoine littéraire de la nation, argument auquel de Gaulle, soucieux de reconstruire la France, était sensible. L'argument pèse, en outre, dans un pays dont une génération d'écrivains a été décimée par la Première Guerre mondiale (qui a par ailleurs laissé des orphelins comme Brasillach), et où aucun gouvernement ne veut avoir de poète sur la conscience. Brandissant le spectre d'André Chénier, Isorni lance : « Les peuples civilisés fusillent-ils leurs poètes ? » Et de demander ensuite : « Quelle peine alors, réservez-vous aux marchands de canons ? (2) » Loin de s'écarter de son sujet, comme l'avance l'auteur, l'avocat forge un des arguments majeurs sur la base duquel toute l'épuration des intellectuels fut mise en cause. Il est regrettable, sous ce rapport, que l'analyse de l'argumentation n'ait pas été mieux historicisée et rattachée aux débats sur l'épuration. De même, les prises de position des écrivains autour du verdict auraient mérité d'être restituées au sein des enjeux de l'heure. Ainsi, la pétition appuyant le recours en grâce en faveur de Brasillach - l'âge moyen des signataires est de soixante-deux ans selon son calcul, dont de nombreux académiciens ou membres de l'Institut - est un révélateur du clivage générationnel qui divise le milieu littéraire au lendemain de la guerre, opposant une nouvelle génération issue de la Résistance à ses aînés au nom de la responsabilité morale de l'écrivain.

La demande de grâce, on le sait, a été rejetée. Selon une légende colportée par Pierre Pellissier, le biographe de Brasillach, une photo~graphie de ce dernier, avec Doriot en uniforme de la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme et d'autres journalistes sur le front Est (voyage au cours duquel ils visitèrent Katyn), aurait été glissée dans le dossier de demande de grâce par un fonctionnaire du gouvernement. Confondant Brasillach avec Doriot, de Gaulle aurait considéré le fait qu'un écrivain ait revêtu l'uniforme allemand comme une preuve incontestable de trahison. Ainsi, selon cette légende d'extrême droite, Brasillach, l'un des rares témoins du massacre de Katyn, fut exécuté. En fait, la photographie avait paru en couverture du magazine Ambiance (sorte de Life socialiste) deux jours avant le procès. L'auteur n'en a pas retrouvé la trace dans le dossier de demande de grâce. Il faudra attendre l'an 2005 pour savoir si elle est rangée dans les papiers personnels du général de Gaulle. Selon une autre légende, colportée par Alain Peyrefitte, qui a examiné le dossier dans les années 1960, de Gaulle aurait écrit en marge : « Il ne l'eût pas voulue [la grâce]. » Or il n'y pas trace non plus de cette annotation. L'avis des magistrats, conservé dans le dossier, permet de mieux comprendre l'enjeu de cette décision. À propos du recours en grâce de Béraud, le commissaire du gouvernement Raymond Lindon avait requis la mort au nom de « l'exemplarité ». Le procureur André Boissarie dresse un parallèle entre Brasillach et Béraud, qui aurait dû faire pencher en faveur de la grâce. Paradoxalement, le parallèle n'a sans doute fait que renforcer la différence, et c'est sans doute au nom de l'exemplarité réclamée pour Béraud que Brasillach n'a pas été gracié. Reboul, dans sa lettre contre la demande de grâce, laisse néanmoins craindre de vives réactions dans les « classes supérieures » dont il a senti la solidarité avec Brasillach pendant le procès. Analysant les réactions à court et à long terme, A. Kaplan conclut à juste titre sur la « dimension expiatoire » du procès.

Le parti pris méthodologique est, on l'a dit, discutable. Si l'étude des trajectoires permet de relativiser l'image d'objectivité que dégagent les procédures juridiques, fondée sur les règles impersonnelles et l'interchangeabilité, on ne peut raisonnablement penser que ce qui advient lors d'un procès repose uniquement sur les acteurs individuels (à m oins de voir dans leur comportement l'expression de dispositions incorporées et partagées par un ensemble d'agents). Dans le cas des procès de l'épuration moins encore que dans d'autres, nés d'une politique volontariste d'épuration engagée par le gouvernement provisoire de la République française, ces procès pour crime de trahison, menés dans un cadre juridique d'exception - les cours de justice -, sont suivis de près par le ministre et le chef de l'État. L'inculpation pour « intelligence avec l'ennemi » selon l'article 75 du code pénal conduisait devant ces cours de justice. Si la culpabilité était avérée, l'accusé encourait la peine de mort, dont seules des circonstances atténuantes pouvaient le sauver. Le contexte de guerre pendant lequel se déroulèrent les premiers procès (jusqu'en mai 1945) en rigidifiait plus encore les règles. À part quelques cas où des circonstances atténuantes furent reconnues, ceux qui échappèrent à la mort le durent au recours en grâce auprès du général de Gaulle et non à la sanction. Quant aux jurés, dont A. Kaplan a le grand mérite d'avoir retrouvé la trace, mais dont la marge de manoeuvre était très réduite pour les raisons qu'on a dites, on ne peut non plus penser que leur choix était entièrement aléatoire si l'on sait que les premières listes furent dressées par les comités de Libération, tenus par des résistants, et souvent par des communistes.

Ces réserves concernant la démarche mises à part, ce livre clair et bien écrit reste un excellent récit historique du procès et de ses enjeux, accessible - c'est un de ses mérites - aux non-spécialistes.

GISÈLE SAPIRO


Notes :

(1) Voir aussi, du même auteur, Reproductionsof Banality : Fascism, Literature and French Intellectual Life, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1986, et Relevé des sources et citations dans "Bagatelles pour un massacre", Tusson, Du Lérot, 1987.

[2] Jacques Isorni, Le procès de Robert Brasillach, Paris, Flammarion, 1946.

Publié par ARB - dans ALICE KAPLAN
1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 14:15

 

Droit & Société, n°51/52, 2002, compte rendu du livre d'Alice Kaplan sur Robert Brasillach : http://www.reds.msh-paris.fr/publications/revue/biblio/ds051052-c.htm



Publié par ARB - dans ALICE KAPLAN
5 septembre 1936 6 05 /09 /septembre /1936 19:53

COLONIES DE VACANCES – Robert Brasillach

Vous n’ignorez pas, ma chère Angèle, que beaucoup d’enfants, cette année, un peu plus qu’autrefois je pense, vont rentrer à Paris ou dans les grandes villes après avoir passé trois semaines ou un mois dans les colonies de vacances. Vous m’en voyez ravi, et ce n’est certes pas moi qui blâmerai les communistes d’apporter tous leurs soins à cette cure de santé. J’oserai même vous dire, et même si de tels sentiments doivent vous étonner un peu de ma part, que je suis assez obligé aux grévistes de l’autre mois d’avoir obtenu certains décrets qu’ils n’auraient jamais eus sans énergie. De cela je n’ai aucune reconnaissance au gouvernement de Front populaire : il s’apprêtait à prendre gaillardement la suite des gouvernements de conservateurs abrutis et de radicaux retardataires qui nous ont valu la législation sociale la plus arriérée du monde. Avant la guerre, Bebel le déclarait à Jaurès avec hauteur : les réalisations de la mo­narchie prussienne étaient beaucoup plus « avancées » que les rêves des socialistes. Et je ne parle pas de la Nouvelle-Zélande, de l’impé­rialisme anglais.

Vous me voyez donc admirateur des congés payés, et si je ne vois aucune espèce de raison (cela aussi, il faut le dire) pour qu’un vendeur de grand magasin gagne plus d’argent qu’un instituteur, qu’un professeur de collège, qu’un sous-lieutenant, je ne crois pas céder à cette abominable démagogie de l’égalité en me montrant satisfait de quelques conquêtes.

Quant aux colonies de vacances, elles posent d’autres problè­mes, et même de fort graves. Un peu partout, cet été, on a pu voir des gosses en rang s’égosillant à chanter l’Internationale sur les routes, et conduits par des garçons ou des filles ornés de l’étoile rouge ou de la faucille croisée au marteau. J’ai vu d’adorables moins de six ans lever le poing en signe de menace et nous crier aux oreilles, d’un ton tout à fait terrifiant :

Prenez garde ! Prenez garde ! C’est la jeune garde Qui descend sur le pavé!

Remarquez bien qu’il existe une de ces colonies de vacances que je connais un peu : elle a été établie voici quelque dix ans par une municipalité mi radicale mi modérée, et j’imagine qu’il ne doit pas y en avoir beaucoup en France de cette sorte à avoir eu des idées pareilles. Mais enfin, c’est un fait, il en existe au moins une, et on y envoie des enfants dont les parents ne sont pas censés tous communistes. Il y a même des enfants assistés. Tout cela, par la grâce de quelques pions, chante avec ensemble l’Internationale, siffle les automobilistes et les curés, lève le poing et ricane sur le passage des touristes. On peut trouver, sans désirer manger la jeune garde à la croque au sel, que c’est un peu excessif. Mon seul espoir, ma chère Angèle, est que, de même qu’on a formé des gé­nérations d’anticléricaux en mettant des garçons en rang au chant des cantiques, les moscovites formeront des antimarxistes au chant de l’Internationale.

Mais on peut aussi réfléchir, sans attendre d’aussi lointains ré­sultats. Je pense, ma chère Angèle, que j’ai rencontré aussi des colonies de vacances sur la Côte d’Azur. Elles ne chantaient point, elles n’arboraient pas d’insignes rouges. Etaient-elles neutres ou Croix de Feu ? Pas du tout. Mais si vous alliez à Nice, vous verriez que le parti communiste a fait placarder des affiches furieuses où il accuse les fascistes d’entretenir le touriste étranger dans l’idée qu’il y a des manifestations sur la côte : ainsi qu’on le sait, ce sont jus­tement des fascistes qui ont fait la grève dans les hôtels en juin et insulté la reine d’Espagne. Quand on rapproche ces petits faits, on comprend pourquoi les colonies de vacances, si bavardes dans le reste du pays, sont muettes en Provence. Il s’agit de ne pas effrayer le touriste, et tout cela nous confirme dans la triste pensée qu’on ne sera plus poli en France, bientôt, que par lâcheté.

Voyez-vous, ma chère Angèle, je ne suis pas très content quand je vois abrutir de pauvres gosses, au mépris de toute liberté, par quelques instituteurs esclaves de Moscou. Mais je pense aussi que nos conservateurs, qui s’affolent si aisément, ne l’ont pas volé, et ne l’ont pas volé non plus leurs complices les radicaux. Ils ont négligé la force, la santé de la jeunesse, et la jeunesse a été prise par ceux qui pensaient à elle, qui savaient comment la former. Ils n’y pensent qu’à cause de leur sale propagande, de leur sale parti, cela est sûr. Ils la forment en la rendant sotte et hargneuse. On est peiné de voir ces bonnes figures de petits Français, fils d’ouvriers, pe­tits-fils de paysans, ces garçons et ces filles naturellement aimables, naturellement souriants, toujours prêts à rendre un service, tou­jours prêts, surtout, à admirer ce qui est beau et même ce qui est luxueux, systématiquement endoctrinés pour la haine et pour l’in­jure.

Autour de moi, pendant que je vous écris, il y a une nuée de gosses du port, et ils sont très gentils : si je leur demande ce qu’ils pensent, ils lèvent le poing en riant. Autour d’eux, on est commu­niste, même si l’on ne vit, au sens strict du mot, que du luxe ; ils sont donc communistes. Ils le sont, sans doute, parce qu’ils s’ima­ginent que là est la justice, et le pain, et la paix, et la liberté. Mais ils le sont pour une raison plus profonde : ils le sont parce qu’on s’est occupé d’eux. Parce que, depuis la colonie de vacances jusqu’au bal du Secours Rouge, c’est le communisme qui s’est emparé de toute la vie sociale, des distractions et des jeux. Voilà le chef- d’œuvre : non point créer une colonie ou un bal, mais en devenir le maître. Ces fêtes innocentes qu’annonce le tambour de ville et qu’organisait jadis « la jeunesse du pays », elles sont organisées au­jourd’hui par « la jeunesse communiste ». Ainsi, peu à peu, on se réveille en pays soviétisé sans s’en rendre compte. Saluons sans ironie cette grande leçon.

Tant qu’on ne s’apercevra pas de ce qui est nécessaire pour la gaieté et la santé d’un pays, ma chère Angèle, la jeune garde des­cendra sur le pavé pour la grande peur des bourgeois, des munici­palités où l’on s’emplit les poches et où les impôts ne servent à rien – et je n’aurai pas le coeur de m’en étonner.

Je Suis Partout, "Lettre à une provinciale", 5 septembre 1936

 

 

Publié par ARB - dans ARTICLES
12 juillet 1936 7 12 /07 /juillet /1936 16:29

POUR UNE FÊTE DU TRAVAIL

Robert Brasillach – 12 septembre 1936

Non, ma chère Angèle, je n’étais pas à Garches, où, pour ama­douer les catholiques (les curés avec nous !), l’Humanité organisa de si curieuses processions, où des prêtres à faux nez de carnaval bénissaient la foule avec un balai de water-closet. Mais, si l’on met à part ces manifestations révélatrices, je vous avouerai que cette grande fête populaire m’inspire des réflexions qui ne sont pas tou­tes d’ironie. Vous le savez, je trouve profondément ridicules les prétentions esthétiques du Front populaire : elles aboutissent à des représentations théâtrales du dernier grotesque, où de bons musi­ciens servent de repoussoir à M. Romain Rolland, et où les pauvres écrivains de service, à commencer par Henri Jeanson, sont obligés de dire du bien de la Comédie Française et de Mlle Marie Bell, qu’ils avaient justement honnies pendant des années. Mais je n’ai pas tout à fait la même opinion au sujet des fêtes de l’été, et ces villages de vacances, voire ces derniers bals du 14 juillet, où toute une gaieté simple et charmante semble remise désormais aux mains de la jeunesse communiste, m’ont donné à réfléchir.

C’est une grande chose, ma chère Angèle, pour un parti, que de mettre avec soi les associations de pêcheurs à la ligne, les danseurs de la fête locale, en attendant les processions, les joueurs de boules et les concurrents de nage libre. Je le dis sans la moindre pensée de moquerie. Tant qu’on n’a pas avec soi la gaieté, on n’a rien. Et de même on n’a rien quand on n’a pas avec soi le travail. Et on a beaucoup lorsqu’on a réussi à joindre le travail et la gaieté.

M. Loisirs, me direz-vous, s’en occupe : je n’ai pas l’intention, ma chère Angèle, de vous dire du mal de M. Loisirs ; mais je n’ai pas non plus envie, pour le moment, de vous parler de lui. C’est à autre chose que je pense. Je pense au vilain tour qu’a joué M. Hitler aux socialistes de son pays en instituant pour le 1er mai une grande Fête du Travail. Comme nous sommes en Allemagne, elle est aussi une Fête du Printemps et de la Terre, une nuit de Walpurgis avec feux de joie et chansons, et je doute qu’un culte pareil, toujours un peu barbare, puisse s’implanter jamais en France. Mais pour la Fête du Travail, c’est autre chose.

Je crois vous l’avoir dit, ma chère Angèle, c’est une des grandes pensées de Léon Degrelle et du rexisme que de s’être emparé sans vergogne de quelques thèmes chers aux révolutionnaires, du dra­peau rouge, de l’air de l’Internationale et du nom de Front popu­laire. Ah ! comme je voudrais un chef national qui fût capable de comprendre la profonde portée, la nécessité vitale, d’une fête comme celle de Garches ! Ne nous moquons pas de ces kermesses, car une kermesse peut être charmante. On y va sans grand dessein préconçu, même pas celui de réclamer des avions pour l’Espagne. On y va pour s’amuser en plein air, et retrouver sur une plus vaste échelle la foire de village, unie aux foires de Paris, dans un air plus pur que ces dernières.

Je rêve, voyez-vous, d’un parti national, ou d’une union de par­tis nationaux, ou d’un groupe libre, de quelques hommes, assez audacieux pour organiser, au 1er mai prochain, une grande Fête du Travail. Elle pourrait être la première manifestation vivante de ce nationalisme social dont nous sommes, maintenant, pas mal à rê­ver. Je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une utopie, et je pourrais vous dire un jour quelques noms auxquels je pense. Les partis natio­naux, ou soi-disant tels, avec leurs parlementaires et leurs politi­ciens, se sont laissé voler, et de trop grand gré, tout ce qu’ils au­raient dû défendre : la solidarité des travailleurs de toutes les clas­ses de la nation, et bientôt la protection de cette nation elle-même. Je crois que le premier obstacle à emporter dans la lutte, c’est, si l’on peut ainsi l’appeler, l’obstacle de la gaieté. Il ne faut pas qu’après avoir réussi à faire croire qu’ils défendaient les travail­leurs, des profiteurs lugubres du genre de Jouhaux réussissent à faire croire qu’ils sauront aussi les distraire.

Ce n’est pas, naturellement, dans nos conservateurs que j’ai quelque espoir pour comprendre la dignité du travail et le charme des fêtes populaires. Les conservateurs, comme disait le duc d’Or­léans, ont un nom qui commence mal. Mais, après tant d’efforts, un peu partout, on commence à comprendre que le véritable nationa­lisme est la plus hardie des révolutions. Je voudrais que cette révo­lution non sanglante, que cette révolution « progressive », comme disent les rexistes, eût ses fêtes et sa gaieté.

Je ne sais pas faire grand-chose, ma chère Angèle, je vous l’avoue humblement. Mais je saurai bien planter quelques clous, ou coller des affiches, ou vendre des bonbons. Je vous assure que je participerais de grand coeur à la première Fête du Travail organisée en France par un parti national. J’espère que vous voudrez bien y venir faire un tour de chevaux de bois, même s’ils ne tournent pas au son de l’Internationale, et même si les travailleurs réunis pour une journée de jeux ne songent qu’à la joie et à la paix de leur pays, et non aux moyens d’étendre au monde la guerre d’Espagne.

Je Suis Partout, "Lettre à une provinciale", 12 septembre 1936

 

Publié par ARB - dans ARTICLES
31 mars 1909 3 31 /03 /mars /1909 02:32

Robert Brasillach naît le 31 mars 1909, à Senlis.

Publié par ARB - dans BIOGRAPHIE

Présentation

  • : ARB
  • : Blog de l'association littéraire des ARB ("Amis de Robert Brasillach")
  • Contact

Recherche